Coin presse

Trois Ruptures – Le Temps

Marie-Pierre Genecand – 16.01.2020

Rémi de Vos ne fait pas dans la dentelle. Lorsqu’une femme veut quitter son mari, l’affaire peut virer à la pâtée pour chien ou terminer en incendie. Et, côté éducation, l’enfant chéri est, sous sa plume, plutôt un tyran sans merci… Né en 1963, l’auteur français affectionne le verbe cru et la situation explosive. Ceci, pour le plus grand bonheur de Charlotte Chabbey et de Bastien Blanchard, deux jeunes comédiens genevois qui, aux Amis, à Carouge, pratiquent la séparation à répétition dans Trois Ruptures, pièce de 2014. Sous la direction de Nadim Ahmed, le duo exploite avec une belle énergie ce verbe extrême, carnivore et réjoui.

Bastien Blanchard. Avec Antoine Courvoisier, il est l’une de ces recrues de l’Ecole Serge Martin qui ébouriffent par leur talent. Musicien, amuseur, mais aussi danseur, le comédien à la vaste plasticité physique et mentale amène sa plus-value cartoon dans les productions qui l’emploient. L’été dernier, dans un round d’improvisation en plein air donné par la Parfumerie, on l’a vu en leader de charme à la tête de Benny Blanco and the Blankets. Et on l’a retrouvé en automne avec autant de joie dans le très beau Un discours! Un discours! Un discours!, d’Evelyne Castellino, où il composait le rôle improbable d’un enfant sage.

Visage de dessin animé

Ici, dans Trois Ruptures, il passe du cocu revanchard à l’amoureux de Steve le pompier, pour finir en père totalement déconfit, et c’est chaque fois un plaisir de voir son visage de dessin animé prendre les contours du personnage célébré. A ses côtés, sur la petite scène des Amis, Charlotte Chabbey est parfaite aussi. Plus classique, plus intérieure, mais très juste dans la variation de ses compositions. Dans la première séparation, elle a l’insolence vacharde de celle qui quitte. Elle excelle ensuite en bourgeoise soufflée par le vent de la modernité et, dans le champ de bataille domestique de la troisième situation, elle rappelle toutes les mères du monde terrassées par une réalité qui dépasse la fiction.

Le couple au tapis

A la mise en scène, Nadim Ahmed soigne les rythmes de jeu et la gamme des interactions. On sent qu’il exige une vraie précision, car après une semaine d’exercice, le spectacle est encore un peu timide et appliqué. Le duo, déjà percutant, peut encore gagner en puissance, en audace et en liberté. Le potentiel de délire est là. Avec la verve de Rémi de Vos, l’idée du couple ne s’en remettra pas.

Trois Ruptures – La Pépinière

Fabien Imhof – 20.01.2020

Les relations amoureuses en question

Trois Ruptures. C’est le titre d’une pièce de Rémi de Vos, mise en scène actuellement par Nadim Ahmed aux Amis – musiquethéâtre, avec Charlotte Chabbey et Bastien Blanchard. Trois histoires un peu extrêmes, mais si drôles, qui questionnent l’amour. À voir jusqu’au 26 janvier.

À travers trois courtes histoires, Rémi De Vos propose Trois ruptures, trois façons d’envisager les relations amoureuses, dans des situations qui, bien que poussées à leur paroxysme, existent au quotidien. Dans la première, après un succulent dîner qu’elle a mis deux jours à préparer, la femme annonce à l’homme qu’elle le quitte, ne pouvant plus les supporter, lui et sa chienne Diva. S’ensuit une séquestration de la part de l’homme… Deuxième histoire : un pompier vient s’immiscer dans le couple. L’homme l’a rencontré à la salle de sport, et a été immédiatement attiré. Après quelques mois à entretenir ses deux relations, ses deux amours décident de le quitter. Pour ne pas tout perdre, lui aussi la séquestre et la ligote… Enfin, dans la troisième histoire, c’est l’enfant ingérable qui pousse le couple à se séparer, pour pouvoir encore s’aimer.

Une comédie caricaturale

Comme souvent chez Rémi De Vos, le comique vient du tragique. Les situations présentées sont tout sauf drôles, de prime abord. Pourtant, avec l’humour incisif qui est le sien – porté magnifiquement par deux excellents comédiens – il parvient à amener une fulgurance comique bienvenue. Pourquoi se quitte-t-on ? On pourrait résumer le propos de la pièce par cette simple question. Les relations humaines sont compliquées, on le sait. À travers ces histoires un peu grotesques, il faut le reconnaître, l’auteur appuie pourtant là où il faut. Il évoque ainsi trois raisons de rupture que n’importe quel couple pourrait vivre. Il y a d’abord l’entourage, qu’on ne peut plus supporter. La chienne Diva, que l’homme fait passer avant tout le reste, pourrait représenter n’importe quel membre de la famille ou ami. Difficile parfois d’entretenir toutes ses relations… C’est ensuite l’adultère qui est évoqué. Mais Rémi De Vos en prend le contrepied, en faisant assumer pleinement à l’homme cette tromperie – est-ce dès lors un véritable adultère ? Chacun se fera son opinion. Si la situation est acceptée un temps, c’en est finalement trop pour la femme, qui décide de partir. Cette seconde pièce interroge sur le taux de tolérance que chacun a face à la douleur et ce que l’on peut accepter, par amour. Elle questionne aussi l’orientation sexuelle, qui peut être découverte bien plus tard qu’on ne le pense. Difficile dès lors de ne pas être perturbé… Enfin, dans la troisième partie, l’amour et la passion sont toujours là. La présence de l’enfant – rassurez-vous, tous ne sont pas aussi terribles – empêche le couple d’avoir une vie… de couple ! Ne vaut-il pas mieux alors se séparer et vivre comme des amants, pour entretenir la flamme ? Cette dernière partie nous rappelle que l’arrivée d’un enfant chamboule toutes les habitudes et que l’adaptation n’est pas toujours aisée…

Un spectacle tout en rupture(s)

La force de la mise en scène de Nadim Ahmed réside aussi dans l’appui sur le jeu de rupture(s). Au-delà des ruptures amoureuses, il y a les ruptures de construction voulues pour par Rémi De Vos, qui passe de l’annonce aux conséquences, avec la séquestration de la femme par exemple. Ces ruptures se font aussi sur la scène, avec des noirs durant lesquels, sur des airs toujours adaptés à la situation et soigneusement arrangés par Bastien Blanchard, les comédiens modèlent le décor à leur guise. Les blocs gris qui jonchent la scène avant le spectacle s’avèrent ainsi être une table, des chaises, un canapé, une étagère, un escalier… selon les besoins !

Trois ruptures, c’est donc une pièce d’apparence légère, durant laquelle on rit beaucoup, mais qui, au final, s’avère particulièrement incisive. Le rythme est très élevé, le comique de répétition, notamment lors de la scène initiale, apporte un bol d’air frais bienvenu. Si le jeu des comédiens peut parfois paraître un peu exagéré, cela fonctionne parfaitement avec le texte, qui pousse les situations à l’extrême. Il fallait donc bien que tout y réponde !

Histoire du Soldat – La Tribune de Genève

Philippe Muri – septembre 2018

Stravinski et Ramuz remis en lumière

À Plan-les-Ouates. la jeune compagnie Sous Traitement livre une version inédite de l'”Histoire du soldat”

À l’origine du projet, il y a un coup de foudre. Lors de leurs études au Collège de Saussure, Bastien Blanchard et Olivier Kessi découvrent l'”Histoire du soldat”, composée il y a tout juste un siècle par Igor Stravinski sur un livret de Charles Ferdinand Ramuz. Philippe Girard, leur professeur de musique, les initie à cette œuvre inclassable dont l’ambiance emprunte au cirque ambulant et au jazz. Dans l’esprit des deux jeunes gens naît l’idée de monter un jour cette pièce qui fait dialoguer étroitement texte et musique. Leurs intentions se concrétisent au moment où l’on célèbre le centenaire de cet ouvrage pour trois récitants (ndla.) et sept instrumentistes, créé le 28 septembre 1918 à Lausanne. Parfait timing pour une version inédite à apprécier ces jours à Plan-les-Ouates.

Mélange de trois versions

Interprétée par la compagnie Sous Traitement, une jeune troupe théâtrale genevoise, cette “Histoire du soldat” revient aux fondamentaux. “Ramuz a revu plusieurs fois son texte jusqu’en 1944, en y apportant d’importantes modifications”, raconte Bastien Blanchard, metteur en scène et acteur de la création présentée à l’Espace Vélodrome. “La version la plus jouée actuellement date de cette époque. Le problème, c’est qu’elle s’éloigne de l’idée originale, où les mots et les notes se mêlaient en toute harmonie. Nous avons opté pour un mélange de trois versions : la première de 1918, qui n’a été jouée qu’une fois, avant que la grippe espagnole ne ruine la tournée prévue par la suite ; la version de 1944, plus élaborée et parfois plus efficace ; et enfin un manuscrit de Charles Ferdinand Ramuz.” Une lecture originale destinée à retrouver l’essence même de l’œuvre, à savoir une parfaite symbiose entre un texte percussif d’inspiration faustienne, inspiré par un ancien conte russe, et une musique composée pour un orchestre réduit à sa plus simple expression.

L’argument, lui, reste le même. Un soldat vend son âme au diable contre un livre magique qui lui permet de prédire l’avenir, le faisant devenir fabuleusement riche. Cousu d’or, le militaire n’en sera pas plus heureux pour autant… “Le propos reste tout à fait actuel”, relève Bastien Blanchard, qui interprète le diable, en plus de signer la mise en scène. “Ce personnage appâté par le luxe, qui n’arrive jamais à se contenter de ce qu’il a, nous ressemble. Il trouve des résonances dans notre époque.”

Ce classique de la scène, “ni un opéra ni un conte musical”, dixit Bastien Blanchard, la compagnie Sous Traitement le revisite dans l’esprit de la commedia dell’arte. “Les acteurs ne portent pas de masque mais jouent à la manière du théâtre masqué, où l’on raconte beaucoup à travers le corps des comédiens. Un jeu dynamique, très énergique, presque burlesque par moments.”

Le pari de la jeunesse

Qui sont-ils, ces interprètes ? Verena Lopes, Lionel Perrinjaquet, Thomas Diebold et Angelo Dell’Aquila sont tous issus de l’école de théâtre Serge Martin. “Une équipe dynamique”, résume Bastien Blanchard. Même énergie du côté des musiciens – Clara Chartré, Aïda Diop, Olivier Kessi, Alexandre Mastrongelo, Jeremy Bager, Vincent Kessi et Pierre-Antoine Blanc – tous issus de hautes écoles des alentours. “On a fait le pari de la jeunesse, tout en s’entourant de personnes plus aguerries.” Michel Favre et Charlotte Chabbey ont ainsi collaboré à la mise en scène. À la direction musicale, on retrouve Philippe Girard. Oui, celui qui avait fait découvrir l'”Histoire du soldat” à Bastien Blanchard. Une belle manière de boucler la boucle.